Rayograph (The Kiss) ou Le Baiser, 1922, épreuve aux sels d’argent sur papier gélatino-argentique, conservée au MoMA, de 23,9 × 29,9 cm, réalisé par Man Ray. https://www.moma.org/collection/works/46405

Comment Man Ray l’a concrètement fabriqué ?
Le principe est assez extraordinaire : il n’a pas utilisé d’appareil photographique.
Dans une chambre noire, Man Ray a placé une feuille de papier photographique photosensible sous une source lumineuse. Des objets ou des parties du corps étaient directement posés sur cette feuille. La lumière impressionne donc le papier partout où elle peut l’atteindre ; les parties protégées par les objets restent beaucoup plus claires.
Mais, pour Le Baiser, il ne s’est pas contenté d’une seule exposition.
Il a exposé la même feuille au moins trois fois, avec trois « compositions » différentes.
1. Première exposition : les mains
Il place une paire de mains directement sur le papier photographique.
→ Les mains masquent la lumière.
→ Leur silhouette apparaît donc dans l’image.
2. Deuxième exposition : les deux têtes qui s’embrassent
Il utilise ensuite deux têtes en train de s’embrasser, identifiées comme celles de Man Ray et de Kiki de Montparnasse dans les sources consacrées à l’œuvre.
Il expose à nouveau la même feuille photographique.
C’est cette superposition qui est particulièrement importante : la seconde image ne remplace pas la première, elle s’ajoute chimiquement à elle.
3. Troisième exposition : les bacs de laboratoire
Enfin, deux bacs de chambre noire sont utilisés comme pochoirs. Leurs formes et surtout leurs becs verseurs produisent la grande forme sombre qui traverse l’image et semble elle-même constituer une sorte de « baiser ».
On obtient donc une sorte de collage photographique réalisé directement par la lumière, sans découpage ni montage physique.
Le point technique essentiel à expliquer
Il faut bien comprendre que le papier n’est pas remis à zéro entre les trois expositions.
On pourrait schématiser ainsi :
papier photosensible vierge
↓
💡 exposition + mains
↓
même papier
↓
💡 exposition + deux têtes qui s’embrassent
↓
même papier
↓
💡 exposition + deux bacs de chambre noire
↓
développement → fixation → lavage → tirage final
Chaque exposition ajoute une nouvelle empreinte lumineuse.
C’est ce qui explique l’aspect particulièrement complexe de l’image : les différentes formes semblent simultanément devant, derrière et à travers les autres.
Le MoMA souligne d’ailleurs qu’il devient difficile de déterminer quels plans sont censés être proches ou éloignés : l’image est véritablement une construction visuelle, et non la représentation d’une scène qui aurait existé telle quelle devant l’objectif.
Et pourquoi obtient-on du noir et du blanc ?
C’est un point intéressant à faire comprendre :
- zone fortement exposée à la lumière → le papier noircit après développement ;
- objet opaque posé sur le papier → il empêche la lumière d’atteindre le papier → zone claire ;
- objet translucide / éloigné du papier → exposition intermédiaire → gris et contours plus diffus.
Ainsi, l’ombre des objets devient une véritable empreinte photographique.
Ce qui est particulièrement intéressant plastiquement
Et c’est là que ton questionnement sur la lumière porteuse de sens devient vraiment pertinent.
Man Ray ne représente pas simplement la lumière.
Il utilise la lumière comme outil de fabrication de l’image.
On peut faire distinguer aux élèves trois niveaux :
| Photographie traditionnelle | Le Baiser, Man Ray |
|---|---|
| Un appareil reçoit la lumière | Le papier reçoit directement la lumière |
| L’objectif enregistre un sujet | Les objets deviennent des pochoirs |
| Une scène est photographiée | Plusieurs empreintes sont superposées |
| La photographie représente le réel | La photographie fabrique une réalité nouvelle |
| La lumière permet de voir | La lumière dessine |
Chez Man Ray, la lumière n’est plus seulement ce qui rend le monde visible : elle devient un matériau plastique qui construit directement l’image.
Le terme « rayogramme » est lui-même intéressant à expliquer : Man Ray reprend la technique ancienne du photogramme, mais lui donne son propre nom, en référence à son nom. Il revendique ainsi une forme de réinvention artistique du procédé.